De la notion de LGBT à celle de M (Masisi, Madivin, Makomer, Mix) : L’élaboration d’un mouvement haïtien.

Publié: août 10, 2012 dans Mis à jour

Nombreux sont ceux qui en Haïti et à l’étranger se posent la question de la raison pour laquelle, alors que l’acronyme LGBT est de plus en plus répandu et semble faire sens universellement, KOURAJ a décidé de parler de Communauté M (Masisi, Madivin, Makomer, Mix).

1) Ce que nous disent les mots

La notion de LGBT ne correspond pas à la réalité haïtienne. La majorité des personnes s’identifiant comme ne faisant pas partie de la norme identitaire sont Masisi, Madivin, Makomer ou Mix. La forte acculturation vécue par Haïti à travers la présence des organisations, institutions internationales et sa relation privilégiée avec les Etats-Unis a laissé penser que Masisi, Madivin, Makomer et Mix, étaient tout simplement les équivalents péjoratifs créoles de LGBT.

Un Masisi serait plutôt l’équivalent d’un inverti dans la mesure où c’est l’inversion du genre qui est condamné par son usage, plus précisément, un Masisi n’est pas une personne homosexuelle de sexe masculin, mais une personne de sexe masculin qui socialement et/ou dans sa vie sexuelle joue un “rôle féminin”.

Une Madivin est une personne de sexe féminin qui a des rapports sexuels homosexuels, même de façon épisodique. Autrement dit toute personne hétérosexuelle de sexe féminin ayant des rapports sexuels homosexuelles sera aussi considérée comme une Madivin. La notion de Madivin ne correspond pas à la notion identitaire de Lesbienne en cela qu’elle est bien moins totalisante.

Un Makomer est une personne de sexe masculin ayant une identité radicalement féminine. La Makomer dans la culture haïtienne est la marraine, celle qui s’occupe de l’enfant et joue le rôle sociale essentielle de mère, en cela elle est l’essence de la féminité. On appellera Makomer une personne de sexe masculin si son identité est féminine. Ni la notion de Transgenre, ni celle de Transsexuel MTF (Male to Female) ne constituent des équivalents adéquats. Ce terme ne qualifie pas le cas inverse d’une personne de sexe féminin ayant une identité radicalement masculine, et nous ne sommes pas encore certains du terme le plus approprié pour décrire ce phénomène. Le Mouvement M attend d’être rejoint par une ou plusieurs personnes correspondant à ce phénomène avant de prendre une décision concernant le terme le plus approprié à utiliser.

Une personne Mix est une personne qui a des pratiques sexuelles homosexuelles et hétérosexuelles. Il ne s’agit cependant pas d’une identité, la plupart du temps, les individus dans ce cas, qui constituent par ailleurs la large majorité de la Communauté M, s’identifieraient en tant qu’hétérosexuels, c’est-à dire ni Masisi, ni Madivin, ni Makomer. La compréhension de la notion d’Hétérosexualité est ainsi bien différente de celle commune en Occident, elle signifie simplement appartenir à la norme, c’est-à-dire jouer un rôle social hétérosexuel et être perçu comme hétérosexuel. Les personnes s’identifiant comme hétérosexuelles ne sont donc pas nécessairement hétérosexuelles au sens où on l’entendrait aux États-Unis ou en Europe, mais signifient par cela qu’elles vivent publiquement une vie normale, impliquant le mariage avec une personne du sexe opposé et le fait d’avoir des enfants.
Nous pouvons légitimement nous demander si les notions d’hétérosexualité et d’homosexualité telles que nous les entendons aux États-Unis ou en Europe sont répandues et comprises comme telles au sein de la population haïtienne. En effet, la société haïtienne est bien plus catégorisée entre les “vrais hommes et les vraies femmes” qui suivent un parcours de vie traditionnelle et les “faux” qui seront appelés Masisi, Makomer, ou Madivin. La catégorisation se fait au plan de la visibilité et pas à celui de l’identité sexuelle, c’est pourquoi utiliser les notions d’Hétérosexualité et d’Homosexualité pour comprendre et agir sur la réalité haïtienne n’est pas performant. La meilleure catégorisation serait peut-être de parler de personnes Queer et non-Queer socialement mais la théorie queer en tant que théorisation alternative des identités sexuelles et de genre ne peut pas être employée en Haïti car la catégorisation de la société haïtienne s’appuie sur l’apparatus social et non pas sur l’identité des individus.

2) La nécessité de faire un choix

En raison de la forte dysphorie entre la notion de LGBT, celles d’Hétérosexualité et d’Homosexualité et la réalité haïtienne, nous sommes dans la nécessité de faire un choix. Soit accepter cette acculturation qui pourrait transformer la Communauté M et la réorganiser en Communauté LGBT sur le long terme, soit la refuser. KOURAJ en raison de sa forte indépendance et du rôle critique qu’elle joue dans la société haïtienne a décidé de rejeter cette importation terminologique, car elle s’engage à changer aujourd’hui la société haïtienne afin que plus aucune personne ne soit privée de la pleine jouissance de ses droits humains en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre.

Baser sa politique et ses actions sur les notions de LGBT et la catégorisation entre hétérosexuel et homosexuel, reviendrait à signifier que les actions de KOURAJ ne seraient efficaces qu’à condition que nous puissions parvenir à une adéquation de la culture haïtienne avec cette terminologie. Cela signifie attendre encore dix ans peut-être plus, or la réalité haïtienne est que nous sommes dans l’urgence, car de nombreux groupes homophobes inspirés par des théories développées aux États-Unis ou en Europe cherchent à accélérer cette acculturation à leur profit en divisant la population haïtienne entre les hétérosexuels, normaux, et les homosexuels, anormaux.

KOURAJ a été créé pour répondre à cette évolution et en inverser la tendance. La société haïtienne devient de plus en plus homophobe et est passé du stade où elle dénonçait les pratiques à celui où elle dénonce et condamne les individus eux-mêmes. Ce changement radical a des conséquences majeures sur la vie des personnes M qui sont progressivement exposées à des discriminations de plus en plus violentes.
La stratégie la plus efficace n’est donc pas de récupérer l’héritage du mouvement américano-européen en essayant de sauter les étapes et de passer directement de l’inexistence d’une communauté LGBT à sa création mais bien plutôt de traiter avec la réalité haïtienne et d’imposer une terminologie au service des personnes M.

Lorsque la discrimination d’un groupe est normale et passe par l’usage de certains termes, il y a au moins deux possibilités. Changer radicalement les mentalités de façon à ce que la population arrête d’employer les mots qui symbolisent et réifient la différenciation du groupe visé ou bien changer directement la connotation de ces mots. KOURAJ a choisi de suivre cette seconde stratégie, considérant d’une part que l’énergie humaine et technique nécessaire à bannir du langage haïtien les termes tels que Masisi, Madivin, Makomer et Mix serait trop importante, mais surtout parce que aucun autre terme existant n’est satisfaisant.

La stratégie de KOURAJ aura au moins deux conséquences directes, tout d’abord faciliter l’affirmation de la Communauté M en réduisant la négativité des noms qu’on donne à ses membres en Haïti, permettant ainsi à une personne étant appelé Masisi dans la rue ou dans sa famille de ne plus se sentir insulter et de s’approprier ce terme. Mais surtout briser tous les stigmas associés à ces termes, et notamment la prostitution, le VIH/SIDA et la pédophilie. En effet, si la personne Masisi endosse avec fierté ce mot, et s’identifie à lui, le terme en lui-même ne pourra plus être associés à ces stigmas et la population haïtienne sera contrainte de dissocier la notion de Masisi et les stigmas qu’elle y avaient accolés.

L’équipe de KOURAJ

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